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PHÉNOMÈNE LGBT À GAGNOA / ENTRE AFFIRMATION IDENTITAIRE ET REJET SOCIAL

Depuis plusieurs décennies, la question des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres occupe une place croissante dans le débat public. Le « phénomène LGBT » recouvre à la fois une réalité sociologique et un ensemble de controverses culturelles, religieuses et politiques qui traversent les sociétés de manière très inégale. A Gagnoa, cette réalité est installée.  

« Pourquoi voulez-vous changer celle que je suis ? Vous ne connaissez pas mon histoire, pourquoi voulez-vous changer ma nature ? Je suis une belle femme et je l’assume pleinement ». Ashley Carter, un membre de la communauté LGBT qui s’exprime ainsi, vit dans la ville de Gagnoa, dans le centre-ouest, sous ce pseudonyme qu’il s’est choisi. Ici comme partout ailleurs, ces personnes existent dans différents milieux sociaux, notamment dans les grandes villes. Toutefois, leur visibilité publique reste limitée en raison des normes sociales, familiales et religieuses en vigueur. Beaucoup préfèrent taire leur orientation sexuelle ou leur identité de genre face à leur entourage.

A Gagnoa pourtant, Ce phénomène prend de plus en plus d’ampleur. Et certaines personnes LGBT ont décidé d’affirmer pleinement leur identité. Dans des quartiers comme Zapata-Manioc, Garahio, Soleil ou Babré, elles refusent désormais de se sentir diminuées par leur différence et l’assument avec fierté. Cette volonté se heurte cependant à une réalité souvent violente : marginalisation, mépris, voire brutalité de la part de certains habitants qui expriment leur rejet.

Zadi Kaubil situe le débat sur le terrain des droits humains, mais s’y oppose fermement au nom des mœurs. Pour lui, une relation entre personnes de même sexe est « scientifiquement une catastrophe », dans la mesure où l’existence de deux sexes biologiques impose, selon lui, une complémentarité homme-femme nécessaire à la reproduction. Il y voit une véritable « crise existentielle ».

Jean Marc inscrit le phénomène dans un registre plus culturel et spirituel. Pour lui, une « malédiction » s’abattrait sur le continent africain à cause du non-respect des interdits ancestraux. Il s’interroge avec douleur : « Où est passée la dignité humaine ? ». Comme lui, Séri qui est chrétien, rappelle l’épisode biblique de la destruction de Sodome et Gomorrhe, présentée dans la Bible comme le châtiment divin le plus sévère. Il considère donc l’homosexualité comme le péché le plus abominable selon la doctrine chrétienne.

Charlotte Z. est une habitante de la ville de Gagnoa. Elle exprime une compassion maternelle. Choquée devant l’ampleur prise par le phénomène, elle confie : « Ça fait vraiment pitié pour les mamans ». En tant que mère elle-même, elle dit ressentir de la tristesse pour les mères confrontées à cette réalité chez leurs enfants.

À l’inverse, d’autres voix appellent à davantage de retenue dans le jugement. Aubin S. reconnaît ne pas trouver logique qu’un homme se transforme en femme, mais tempère aussitôt : « Quelque part, c’est leur vie. Chacun est libre de ses agissements. Personne ne peut les juger ». Un autre abonde dans ce sens, plaidant pour une reconnaissance de la diversité des trajectoires individuelles : « Chaque personne a sa propre histoire et ses convictions. Dans une société, il est important de reconnaître que les individus peuvent avoir des modes de vie différents, même si nous ne partageons pas leurs choix ou leurs convictions ».

Face à ces regards contrastés portés sur les personnes gays, Ashley Carter accepte de revenir sur son parcours, ses combats et ses espoirs. « Ashley Carter est le nom d’un basketteur américain. C’est celui que j’ai choisi pour me présenter parce que je suis une de ses fans. Je me suis sentie fille dès l’âge de 10 ans ». Et elle explique comment sa famille a réagi devant son statut. « Au début, c’était difficile avec la famille. Mais avec le temps, ils ont fini par accepter ». Ashley précise que son père l’a abandonnée alors qu’elle n’avait que 2 ans c’est sa mère qui l’a élevée seule.

Elle raconte avoir subi beaucoup de harcèlement, des humiliations et des insultes à l’école, ce qui l’a amenée à abandonner ses études. Aujourd’hui, elle dit avoir appris à vivre avec ce passé. « Il ne faut pas regarder les gens pour vivre. Il faut avoir confiance en soi ». Elle affirme que les autorités reçoivent les plaintes des personnes LGBT et que la communauté bénéficie d’une certaine protection de l’État.

Ashley est actuellement en couple. Elle confie toutefois avoir perdu confiance envers les hommes, après avoir été déçue à plusieurs reprises par des partenaires mal intentionnés. Sur le plan social, elle dit ne pas avoir d’amies à proprement parler à Gagnoa seulement des collègues qui sont, comme elle, membres de la communauté gay.

Son rêve est d’aller s’installer en France où elle pourrait adopter des enfants. Elle souhaite également se lancer dans le cinéma. « Je me sens bien dans ma peau. Je n’ai pas envie de changer. J’exhorte les gens à ne pas regarder les autres pour vivre. Aimez-vous comme vous êtes », insiste-t-elle.

Ainsi, Gagnoa illustre à sa manière les tensions qui traversent aujourd’hui la société ivoirienne sur la question gay.

Ruth Ozé

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