Depuis plusieurs mois, une instabilité croissante menace l’équilibre de l’agro-forêt de Goin-Débé. Entre meurtres, réseaux mafieux et complicités présumées, ce joyau de 133 000 hectares, à cheval sur les départements de Guiglo, Taï et Bloléquin, sombre dans une illégalité qui ne dit plus son nom.
L’alerte est maximale. L’orpaillage clandestin, véritable gangrène de la région, a franchi un palier sanglant. Selon des sources locales, deux drames récents illustrent la volatilité de la situation. Le 13 février 2026, Koumaré Yssouf, dit « Youl », agent des Eaux et Forêts, tombait. Deux mois plus tard, le 14 avril, un ressortissant libérien était tué et inhumé dans l’enceinte même de l’agro-forêt, sur instruction de la gendarmerie. Ce dernier décès a failli mettre le feu aux poudres : les communautés libériennes veulent venger leur compatriote.
Au cœur de ce trafic, une organisation quasi-militaire s’est mise en place autour d’un site dénommé « Camp Blanc ». À sa tête, un ressortissant malien connu sous le pseudonyme de « Bobochi » régnerait d’une main de fer. Le système est rodé : chaque orpailleur doit s’acquitter d’une « taxe » allant de 10 000 à 20 000 FCFA pour son matériel. Ce racket à grande échelle générerait un revenu mensuel estimé à 17 millions de FCFA. En contrepartie, des tickets sont délivrés aux exploitants, faisant office de sauf-conduits en cas de contrôle.
L’aspect le plus troublant reste la logistique du réseau. Comment d’importantes quantités de carburant peuvent-elles transiter chaque nuit, entre 22h et 5h du matin, par les corridors de la Gendarmerie et des Eaux et Forêts ? Le point de passage de la « Borne 2 » est particulièrement pointé du doigt.
Le 26 mars dernier, une mission de l’ONG Notre Forêt Notre Avenir (NOFNA) a formellement identifié des camions suspects circulant en toute impunité. Malgré les alertes lancées aux forces de l’ordre, l’inertie prévaut. Pire, certains agents justifieraient ces mouvements par des autorisations du ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie.
Une version formellement démentie le 9 avril par la direction départementale compétente : aucune autorisation d’exploitation, d’exploration ou de transport de carburant n’a été délivrée pour le périmètre de Goin-Débé.
Le mal est aussi agricole. Des parcelles entières de cacaoyers seraient actuellement rachetées par les orpailleurs pour être dévastées au profit de l’or. Maillon essentiel du complexe forestier Taï-Grebo-Krahn-Sapo (TGKS) et zone tampon de la réserve naturelle du Cavally, Goin-Débé est à l’agonie.
Si une intervention vigoureuse de l’État n’est pas engagée immédiatement pour démanteler le réseau et sécuriser les frontières de l’agro-forêt, ce patrimoine forestier sera bientôt irrécupérable.
Dié Tahi



