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VIOLENCES EN AFRIQUE DU SUD / « LES SUD-AFRICAINS SONT FRUSTRES », ESTIME UN DIPLOMATE

C’est un diplomate ivoirien chevronné. Il a exercé en tant qu’ambassadeur dans plusieurs grands pays dont les Etats-Unis et l’Afrique du sud. Bien imprégné de la question sud-africaine, il a accepté de s’ouvrir à nous après le déclenchement de la vague de violences sur les Africains de l’ouest, dans ce pays. Il insiste cependant pour rester dans l’anonymat.

On note qu’il se passe des choses extrêmement graves en ce moment en Afrique du Sud. En tant que diplomate qui a une longue carrière en la matière, quel regard vous jetez sur ce qui se passe dans le pays de Mandela ?

D’abord c’est regrettable que ces vagues de violence viennent se répéter encore dans ce pays et que, de façon générale, la violence est dirigée contre les ressortissants des pays de l’Afrique de l’Ouest. Le peuple sud-africain, dans sa globalité, dans son entièreté, est mal fondé à avoir des attitudes hostiles à l’endroit des peuples africains. En particulier, ceux de l’Afrique de l’Ouest. Parce que dans l’histoire de l’Afrique du Sud, bon nombre de pays de l’Afrique de l’Ouest ont contribué énormément à la lutte contre l’apartheid par des soutiens financiers conséquents. Ce sont des pays comme le Nigeria, comme le Ghana, ou même la Côte d’Ivoire à un certain degré, mais aussi surtout l’Algérie, où les militants anti-apartheid se faisaient former à l’action militaire.

Le Nigeria a même décrété, un moment, de reverser une partie substantielle de ses ressources pétrolières pour soutenir le combat des Noirs en Afrique du Sud. Donc aujourd’hui, c’est malheureux que cela se passe.

Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?

Selon les acteurs de cette action, ils estiment que la présence des Ouest-Africains menace leurs chances d’avoir accès à l’emploi. Pour eux, les Ouest-Africains s’en accaparent. En réalité, la majorité des ressortissants d’Afrique de l’Ouest qui résident dans ces pays-là ont des activités qui sont ce qu’on appelle « self-appointed ». C’est-à-dire que ce sont des choses qu’ils font eux-mêmes et qui semblent plus ou moins créer un sentiment de frustration qu’on peut comprendre au niveau des locaux.

Mais pourquoi en est-t-on arrivé là ? ce qu’on en est venu là ? Qu’est-ce qui s’est passé après la fin de l’apartheid pour que les Sud-Africains n’aient pas eu le temps jusqu’à présent d’émerger et se retrouvent dans une situation où ils sont obligés d’agir avec violence ?

 Pour parler de la violence en Afrique du sud, je pense qu’il faut reconnaître que cette violence trouve sa racine dans l’histoire même du pays. C’est un pays qui a énormément souffert de la pratique de l’apartheid. Vous y avez des familles où des enfants ne connaissent ni père ni mère parce que soit le père a été tué, soit la mère a été violée. Donc quand on est dans un environnement aussi violent, à la fin on a des réflexes de violence.

Tout se résout par la violence. Alors que cette question aurait pu être traitée dans le respect de la loi. S’ils avaient des revendications, ils ne devaient s’en prendre qu’à leurs dirigeants. Vous vous souvenez que lorsque ce pays accédait à l’indépendance, il y a eu des négociations. A l’issue de ces négociations, on note que les Blancs qui représentent à peu près 9% d’une population de 64 millions d’habitants, ont la main mise sur l’économie, laissant aux noirs autochtones, les institutions politiques. Mais dans un pays comme celui-là, ce qui est important, c’est vraiment l’économie.

Il se trouve aussi qu’après l’indépendance, l’Afrique du Sud n’a pas suffisamment fait de réformes. Le système éducatif conçu par l’apartheid était fait de telle sorte que l’homme noir ne pouvait pas aller loin. Et il y avait des barrières, notamment le coût de la formation, des écoles où on apprenait l’afrikaner avant d’apprendre l’anglais, etc.

Et tout cela fait que, systématiquement, les noirs sont exclus du système éducatif. On leur laisse les petits métiers, des petites formations vraiment basiques, qui leur permettent d’avoir des petits emplois. Alors qu’aujourd’hui, ce qu’il faut dans une économie comme celle de l’Afrique du Sud, c’est la technicité, l’expertise. Il faut des gens bien formés pour pouvoir s’intégrer dans le système.

Mais malheureusement, ce n’est pas le cas des enfants sud-africains. Est-ce qu’on ne peut pas y voir un échec de l’ANC ?

Echec de l’ANC ? Je ne peux pas me prononcer sur cet aspect-là, mais je dis que quand l’ANC est venue au pouvoir, l’ANC a quand même introduit un système qui s’appelle là-bas la SSE, c’est-à-dire la South Africa Social Security Agency.

C’est une agence qui a été mise en place et qui a pour mission de rééquilibrer un peu les distorsions sociales et économiques. Et par cette agence, les plus démunis de la population, à peu près 35% des Noirs, reçoivent aujourd’hui chaque fin de mois, des pensions pour ceux qui n’ont pas de travail, ceux qui ont des problèmes de mobilité. Tous ceux-là perçoivent des fonds. Mais malheureusement, il se trouve que la politique de ces fonds n’a pas pu avoir l’impact qu’il faut.

On note que c’est vrai que les gens perçoivent l’argent, mais ils ne l’utilisent pas à bon escient. Ils devraient mettre les enfants à l’école, subvenir à des besoins qui permettent à l’espoir d’aller plus loin. Ils ne le font pas, ils sont contents de prendre de l’argent et c’est tout. Cette situation est en train d’amener la population dans une situation de personnes qui sont entretenues. Ils sont entretenus, donc ils ne cherchent pas à faire mieux que ce qu’ils font. Et cela les met dans une situation où ils sont dans une certaine frustration.

Mais en plus de ça, les Blancs continuent d’avoir toutes les terres.

Bon, voilà ! Le problème incombe aux responsables, aux leaders politiques. Ils auraient pu, dans les négociations qui ont abouti à l’indépendance, être beaucoup plus regardants, être beaucoup plus fermes dans leur position, c’est-à-dire miser et tout faire pour obtenir la réforme agraire qu’ils avaient plus ou moins sollicitée.

Malheureusement, ils n’ont pas fait comme au Zimbabwe où Mugabe a pu réussir à faire la réforme agraire au bénéfice de la grande majorité de la population. Il y a eu des chutes dans la production agricole, certes, mais tout redevient normal. En Afrique du Sud, vous voyez des propriétaires blancs avoir des espaces de forêt, de terres, qui prennent quelquefois la moitié de Cocody.

Dans le système de gestion des parcs, ce sont de grands espaces où les gens travaillent avec des hélicoptères. C’est-à-dire que ce sont des superficies très vastes. Or, dans nos pays avec des populations vivant de l’activité agricole, avoir une terre, c’est vraiment le basique. La terre est un outil de travail, un élément de survie. Et les Noirs, là-bas, n’en bénéficient pas. Ils sont donc frustrés.

Ils expriment leur ras-le-bol en s’en prenant aux ressortissants de l’Afrique centrale, de l’Afrique occidentale, et cela est regrettable. Ils ne s’appellent donc pas aux bonnes personnes. Malheureusement.

Et c’est d’autant plus sérieux qu’aujourd’hui, on assiste à une immigration. C’est-à-dire que la plupart des Blancs qui avaient quitté l’Afrique du Sud parce qu’ils ne voulaient pas rester dans un pays dirigé par les Noirs, commencent à revenir. Avec de l’expérience et de grands moyens. Ils vont consolider leur position.

Est-ce que l’ANC qui gouverne le pays est conscient de cela ?

Mais bien sûr, je pense que tout pouvoir est conscient de cette situation, puisque le président lui-même, au lendemain de ces violences, a fait un discours.  Mais tout cela risque d’être récupéré par l’opposition, qui va sans doute jouer là-dessus.

L’ANC est donc menacé ?

L’ANC, sur cette question, n’est pas en bonne posture par rapport à l’opposition notamment, par rapport aux vues défendues par Malema.

Interview réalisée par Paul D. Tayoro

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