C’est un scénario vécu mille et une fois en Côte d’Ivoire. A chaque cycle électoral. Des candidats se présentent devant les électeurs sous l’étiquette d’« indépendants ». Soit parce qu’ils n’ont pas été retenus par leurs partis politiques d’origine, soit parce qu’ils ne sont réellement encartés nulle part. Et se donnent l’image d’hommes libres, affranchis des consignes partisanes, éloignés des états-majors et des calculs de clans.
Ils sollicitent ainsi la confiance d’un électorat souvent fatigué des partis traditionnels, parfois méfiant à l’égard du pouvoir, et désireux d’accorder sa voix à une personnalité locale, à une conscience supposée autonome, à une parole que l’on espère plus sincère. Une fois élu, à peine le siège conquis, les mêmes rejoignent sans gêne les rangs du parti au pouvoir ou ceux de leurs partis d’origine.
Cette pratique, qui tend à être la norme, ne saurait plus être regardée comme une simple évolution personnelle ou un banal repositionnement stratégique. Elle constitue une véritable imposture démocratique, une tromperie du suffrage universel. Elle mine la confiance du citoyen dans la parole politique. C’est pourquoi elle doit désormais être fermement combattue, non plus seulement par l’indignation morale, mais surtout par la loi.
Lorsque l’électeur choisit un candidat indépendant, il ne choisit pas un supplétif différé du pouvoir ou de l’opposition. Il ne choisit pas un futur député qui aurait simplement emprunté, le temps d’une campagne, les habits de la neutralité. Il choisit, précisément, un candidat qui se présente comme extérieur aux partis, libre de ses positions, indépendant dans ses arbitrages.
Dès lors, quand cet élu rejoint ensuite le camp présidentiel ou son parti d’origine, il ne commet pas seulement un revirement politique. Il dénature le vote qui l’a porté. Il change, après coup, la nature du mandat reçu. Il transforme une confiance accordée à une bannière en capital reversé à une autre. Il fait de la souveraineté populaire une marchandise de ralliement. C’est une fraude morale contre l’électeur. Cette situation n’est pas un simple malaise éthique, mais un véritable problème de sincérité du scrutin.
Une démocratie sérieuse ne peut pas se satisfaire d’un système dans lequel on se fait élire sous une identité politique et où l’on gouverne sous une autre. Si l’on accepte cela, alors l’élection devient un marché de dupes, et la campagne électorale un simple exercice de camouflage. Autrement dit, l’indépendance devient un masque électoral.
Plusieurs pistes de réforme méritent d’être sérieusement examinées pour mettre fin à cette pratique pour le moins honteuse. D’un, tout député élu comme indépendant devrait conserver ce statut pendant toute la durée de la législature, ou à tout le moins pendant une période incompressible suffisamment longue. Il pourrait siéger en tant que non-inscrit ou au sein d’un cadre spécifique réservé aux indépendants, mais sans pouvoir adhérer formellement à un parti politique ni intégrer un groupe parlementaire clairement identifié à un parti constitué.
De deux, en cas d’adhésion officielle à un parti politique, ou de ralliement public à un groupe parlementaire majoritaire relevant d’un parti, le député perd son siège. Cette disposition pourrait redonner la parole au peuple. Si l’élu estime sincèrement que sa nouvelle orientation politique est justifiée, alors qu’il retourne devant les électeurs et sollicite à nouveau leur confiance sous sa nouvelle bannière.
De trois, imposer, avant le scrutin, une déclaration solennelle d’indépendance politique. Tout candidat se réclamant de ce statut devrait attester, par écrit, qu’il ne représente ni directement ni indirectement les intérêts d’un parti. Cette déclaration, déposée auprès de l’autorité électorale compétente, devrait avoir une portée juridique réelle. En cas de violation manifeste, des sanctions pourraient être prévues : déchéance du mandat, inéligibilité temporaire, voire nullité de certaines affiliations post-électorales.
Une telle réforme aurait le don de moraliser la vie publique. Car la démocratie ivoirienne, comme toute démocratie qui aspire à la maturité, ne se consolidera pas uniquement par l’organisation régulière des scrutins. Elle se consolidera aussi par la qualité des comportements, par la clarté des engagements, par la fidélité à la parole donnée, et par la capacité de l’État à empêcher que les failles du droit ne deviennent les outils de la ruse politique.
Le Franc-Tireur



