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CÔTE D’IVOIRE / LA BANANE EMPOISONNÉE

Une entreprise française expose les travailleurs ivoiriens de la banane à des pesticides interdits en Europe. La Compagnie fruitière, plus grosse exportatrice de bananes africaines en Europe, utilise en Côte d’Ivoire deux des cinq pesticides dont les résidus viennent d’être interdits dans les aliments entrant en France. La firme pratique l’épandage aérien à haute fréquence.

La scène, filmée, se passe fin 2025 dans la région de Tiassalé, ville de 85 000 habitants située à une heure et demie au nord d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Un ouvrier agricole s’avance précipitamment entre des rangées de bananiers. « Tu sais qu’il y a un traitement aérien, non ? », demande-t-il à un collègue. Son camarade fait non de la tête. Un bourdonnement annonce l’approche d’un petit aéronef. « Les chefs ne vous ont pas dit qu’il y avait un traitement ? », insiste-t-il. « Jamais ! », assure le coupeur avant de détaler en entendant le rugissement sourd de l’avion d’épandage juste au-dessus de sa tête.

Les deux hommes s’enfuient pour ne pas être aspergés par les produits phytosanitaires. Pendant près de deux heures, le petit avion, capable de transporter jusqu’à 5 000 litres de produit, enchaîne les allers-retours au-dessus des parcelles.

Dans cette région proche de Tiassalé, les travailleurs et travailleuses, et même Tiémoko Assalé, le maire de la ville – pourtant journaliste d’investigation –, affirment ne connaître ni le nom des produits épandus ni leur dangerosité.

Tiassalé est l’une des principales régions bananières de la Côte d’Ivoire, première fournisseuse de l’Hexagone. En 2024, le pays d’Afrique de l’Ouest a exporté 334 000 tonnes de ces fruits, dont plus de la moitié vers la France métropolitaine. Sur place, le secteur génère 15 000 emplois directs et 40 000 emplois indirects.

La SCB, la Société de culture bananière, domine la concurrence par sa taille et son volume de production. C’est l’un des plus gros employeurs du pays. En France, on retrouve ses trois lettres sur les étiquettes bleues des bananes vendues chez Carrefour, Auchan ou Casino.

L’entreprise est une filiale de la Compagnie fruitière, géante française du commerce de fruits dont le siège social se situe à Marseille (Bouches-du-Rhône). Elle est implantée en Côte d’Ivoire depuis 1959, un an avant l’indépendance du pays. Dirigée par Jérôme Fabre, la discrète entreprise familiale pèse 940 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elle est présente en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Ghana et au Sénégal. Propriétaire de neuf navires réfrigérés, elle achemine chaque année plus de 250 000 tonnes de bananes vers l’Europe.

La Compagnie fruitière est aujourd’hui pointée du doigt. Le 10 décembre 2025, les ONG Transparency International, ActionAid France et Intérêt à agir lui ont adressé une mise en demeure, démarche obligatoire avant de saisir un tribunal dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance.

Ce document conclut plus de dix ans d’enquêtes de terrain réalisées autour de la filiale camerounaise de l’entreprise. Les ONG demandent à la société de revoir ses pratiques concernant les conditions de travail et la faiblesse des salaires, l’exposition des ouvriers et ouvrières et des riverains aux pesticides, les impacts environnementaux et l’opacité générale autour des méthodes de production et de management.

« Hautement dangereux »

Réputée pour être une « boîte noire », la SCB a refusé de nous ouvrir ses portes. En Côte d’Ivoire, notre présence a suscité de nombreuses tensions : signalements auprès de la direction, interruption des interviews, vol de matériel par un agent de sécurité…

Quels sont exactement les pesticides qu’elle emploie ? Pour le savoir, il faut pénétrer dans les magasins phytosanitaires, au cœur des plantations. Des têtes de mort peintes sur les murs préviennent les visiteurs du danger potentiel. C’est là que les produits arrivent par camion dans des bidons bleus, puis sont mélangés dans de grandes cuves.

Les autorités locales ne vont pas prendre de mesures qui contrecarrent les intérêts de mastodontes économiques, quitte à sacrifier les populations.

Thomas Borrel, chercheur

Ils sont ensuite acheminés vers les avions agricoles ou d’imposants drones. D’après des images tournées sur place, les produits sont alors transvasés en présence d’ouvriers sans masque de protection, sur une zone de décollage improvisée dans les champs. « Ce sont des produits très très chimiques, je suis conscient de cela », confie un ouvrier au contact des pesticides. Il songe à quitter l’entreprise pour protéger sa santé : « Ça me donne la migraine et des vertiges. »

Les produits utilisés, comme l’a confirmé à Mediapart la SCB un an après nos premières demandes, sont notamment le mancozèbe, le fenpropimorphe et le thiophanate-méthyle. Ces trois substances sont interdites dans l’Union européenne (UE).

Le mancozèbe, prohibé en 2021, est classé « hautement dangereux », « probablement cancérigène » et toxique pour le système reproducteur. Le thiophanate-méthyle, interdit en 2020, est également suspecté d’être cancérigène mais aussi mutagène, c’est-à-dire qu’il pourrait endommager l’ADN. Il est également classé comme perturbateur endocrinien. Enfin, le fenpropimorphe, interdit en 2019, est quant à lui suspecté d’endommager les fœtus et de provoquer des irritations cutanées.

Ces produits sont utilisés pour lutter contre les différentes maladies du bananier. En tête, la cercosporiose noire, champignon tenace qui ravage les plantations du monde entier y compris en Amérique latine, grand concurrent de la banane africaine, où l’usage massif des pesticides fait également débat.

MEDIAPART

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