Paul Hervé Agoubli, enseignant-chercheur, est un jeune loup de la politique ivoirienne. Secrétaire général du mouvement politique Objectif République, il a pris une part respectable à la dernière élection municipale à Abobo. Objectif République est membre de la Cap-Côte d’Ivoire. Interview.
Vous vous êtes fait connaître par les Ivoiriens durant la dernière élection municipale à Abobo. Quel souvenir gardez-vous de cette campagne ?
Ce fut une très belle campagne. Surtout par ce que nous avons appris. Le fait de mettre le pied à l’étrier, cela permet, pour nous qui sommes enseignants, de passer de la théorie, de ce qu’on a lu, de ce qu’on a vu de loin, à quelque chose de très concret. Et cela peut déjouer tous les pronostics et vous installer dans la pratique politique. C’est ce type d’apprentissage qui nous permet de poser des pas un peu plus sereins, et de nous dire qu’il y a quelque chose de positif qui arrive pour l’avenir.
Le temps est passé, on se retrouve à la Cap-Côte d’Ivoire, une organisation qui montre des signes de déchirure…
Oui, dedans il y a plusieurs courants. On peut retrouver cela à l’intérieur des partis politiques. Il y a des courants. Il y a eu beaucoup d’efforts faits par les grandes forces, parce que vous savez qu’il y a des forces politiques majeures à l’intérieur de la Cap-Côte d’Ivoire. Mais il y a aussi des mouvements assez modestes. Et là, on peut voir que sur les choix stratégiques, il n’y a pas toujours forcément des accords ou des accommodements, ce qu’on peut noter quelques tiraillements.
Le dernier qu’on a vu avait été causé par la décision de poursuivre une démarche qui avait été engagée avec la société civile et les organisations non gouvernementales également, et qui devait s’achever par un tête-à-tête avec le RHDP. Malheureusement, certains de nos partenaires n’ont pas eu de la patience. Cela a donc donné lieu à des grincements de dents. Et on sent qu’il y a une harmonie à retisser.
Comment voyez-vous l’organisation de la présidentielle d’octobre 2025 ?
On en est à quelques semaines. Là encore, on devrait, de mon point de vue, être unis, construire un discours unitaire. Mais force est de constater que les lignes se distendent. Il y a d’un côté ce qui semble s’apparenter à un appel à l’abstention ou au boycott, en tout cas, faire valoir certains préalables avant l’élection. Et puis d’un autre côté, une certaine conviction que derrière le collège électoral de 3 millions de personnes qui se mobilisent depuis 2010 jusqu’aujourd’hui, il y a quand même, quoi qu’on dise, 5 millions d’électeurs potentiels à aller chercher. Et même si on a cette liste électorale, même si on a cet organe électoral, il y a une majorité silencieuse qu’on peut aller chercher, et elle peut faire la décision.
Cette ligne de pensée est celle à laquelle j’adhère. Je pense qu’on aurait pu être, dans un mouvement de convergence de toutes les forces d’opposition, à pousser vers des candidatures d’opposition, parce que j’estime qu’on n’a pas une opposition, mais qu’on a des oppositions dans un pays, et que, de ce point de vue, différentes forces progressistes, ou force de l’alternance devraient pouvoir pousser le RHDP vers ce qu’il n’attend pas. Le faire plier sur ses bases et sur ses certitudes.
Mais, les demandes de la Cap-Côte d’Ivoire, en vue de l’organisation d’élections plus transparentes, sont encore dans les tiroirs. Est-ce que l’on ne pas vers la déception ?
Moi, j’ai participé à trois rencontres avec le RHDP. Lors de la première, on a constitué des comités techniques, d’une part la Cap-Côte d’Ivoire, et d’autre part, certains dirigeants du RHDP. Nous avons continué les discussions préalables, pour essayer d’ajuster le tir sur ce que pourrait donner un dialogue politique à ouvrir. Et, pour avoir participé à ces échanges, y compris à ces discussions techniques, je peux dire qu’il y a eu une inclination de la part de nos partenaires du RHDP, pour être plus précis, à faire quelques concessions.
À faire des concessions, dites-vous ?
C’est quelque chose que le grand public ne sait pas, parce que des annonces n’ont pas encore été faites dans ce sens. Nous avons eu des échanges de documents, nous avons essayé de réfléchir sur ce qu’il était possible de faire. Et moi, j’ai vu des personnes assez inquiètes de l’environnement social et politique délétère. Donc, elles sont enclines, de leur côté, comme peut-être aussi du nôtre, à faire un certain nombre de pas pour que la période qui s’annonce sismique, puisse être abordée plus sereinement. C’est pour ça que j’ai quelques espoirs qui sont liés à ma participation à cette position éminente du débat. Je n’ai pas forcément, si un certain nombre de conditions étaient réunies, le pessimisme qui peut circuler dans le public.
Cela veut dire que, selon vous, les élections d’octobre 2025 doivent être regardées de manière moins alarmante ?
Oui, encore une fois. Malgré les déclarations tapageuses qu’on entend à gauche et à droite, je vous dis qu’il y a une prise de conscience générale que l’atmosphère n’est pas bonne et qu’il faut l’apaiser. Et on a trouvé des gens, quand on a discuté avec eux, assez réceptifs par rapport à tout ça. Parce qu’aujourd’hui, une victoire, que ce soit celle du RHDP ou d’autres, qui soit entachée de violences, qui soit remise en cause parce que l’environnement n’est pas propice à un travail serein, à mon avis, ça n’arrange même pas celui qui prendra la main demain.
Mais on a vu la rencontre du ministre de l’Enseignement supérieur avec ce qui peut s’apparenter à des forces parallèles qui sont hors du champ des forces de sécurité. On a vu aussi le déploiement décomplexé des forces traditionnelles, les Dozo. Tout ça, en effet, ne rassure pas sur l’environnement sécuritaire, l’environnement qui pourrait entourer les élections. Donc, l’un mis dans l’autre, il y a des défis importants qui sont liés justement à l’éruption dans le champ de la sécurité de l’État de forces parallèles.
On entend parler de milices, de gens qui sont encagoulés, on voit les jeunes du PDCI mis aux arrêts. On a vu la dernière fois la main de la justice s’abattre sur les militants du PPA-CI. C’est pour tout cela que d’ailleurs, même le RHDP est consentant, malgré tout, qu’il serait utile d’aller vers ces assises nationales, ce débat national pour vraiment décrisper l’atmosphère. Parce que ce n’est à l’avantage de personne.
Je le dis souvent, dans le fait tragique, il y a une mécanique qui se met en place en-dehors de la volonté des gens. Vous pouvez calculer, vous pouvez mettre sur pied vos dispositifs et puis il y a un grain de sable qui vient tout faire dérailler. Donc c’est une interpellation au gouvernement, au RHDP lui-même et à l’État, pour dire que tout ça peut mal finir. Donc il faut faire attention.
Interview réalisée par
Paul D. Tayoro



