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INGERENCES RUSSES EN FRANCE / NATACHA POLONY (JOURNALISTE) : « SOYONS SERIEUX, LES SERVICES RUSSES SONT HELAS BEAUCOUP PLUS EFFICACES QUE CELA »

Après Raphaël Glucksmann, après Édouard Philippe, maintenant Gabriel Attal, les voilà tous, à quelques jours d’intervalle, victimes, nous dit-on, d’une vaste opération d’ingérence russe. De faux articles de presse, de faux sites d’information, de faux contenus diffusés sur les réseaux sociaux.

Et à les entendre, la démocratie française serait, à travers eux, sous le feu d’une offensive invisible destinée à prendre possession de nos esprits. Mais qui a vraiment vu ces fameux faux contenus sur ses propres réseaux sociaux, avant que les pouvoirs publics ne nous alertent ? En réalité, la plupart des Français n’en ont entendu parler qu’au moment où Viginium, l’organisme chargé de détecter les manipulations informationnelles, les a lui-même rendues publiques.

Voilà qui est tout de même absurde. Car enfin, si une opération de manipulation est si confidentielle que personne ne la voit avant les autorités chargées de la surveiller, on peut raisonnablement douter de son efficacité et se dire qu’il est plus utile d’en faire étalage.

Regardons donc les faits avec un peu de sang-froid. Ces faux contenus sont grossiers, leur diffusion est très faible, leur impact paraît quasiment nul. Deux hypothèses s’offrent alors à nous.

La première, les officines russes sont devenues particulièrement médiocres. Ou bien notre système de détection fonctionne remarquablement bien. Dans ce cas, inutile de sombrer dans la panique, tout va bien.

Deuxième hypothèse qui inquiète davantage. Ces opérations sont tellement maladroites qu’elles ressemblent presque à une diversion de la part de ces officines. Car enfin, qui peut croire que le Kremlin dépenserait du temps, de l’argent et des moyens pour offrir en plein cœur de l’été une publicité gratuite à trois candidats dont les campagnes peinent précisément à susciter l’intérêt des Français.

Soyons sérieux, les services russes sont hélas beaucoup plus efficaces que cela. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut les prendre au sérieux. Les services russes existent, ils travaillent, ils conduisent des opérations d’influence. Comme le font d’ailleurs les services américains, britanniques, chinois, israéliens ou français. Les grandes puissances agissent ainsi depuis toujours.

Le renseignement, l’influence, la désinformation font partie des instruments classiques de la puissance. Il ne faut pas se voiler la face. Mais les vraies opérations ne ressemblent jamais à ces caricatures. Elles sont discrètes, patientes, méthodiques. Elles n’inventent pas des problèmes, elles exploitent ceux qui existent déjà, identifient nos failles, les élargissent. Là est la véritable vulnérabilité française. Les services de renseignement résonnent toujours de la même manière.

Ils cherchent les fractures sociales, les tensions identitaires, les conflits territoriaux, les difficultés économiques. Voilà le véritable visage des opérations d’influence. Depuis quelques années, nous avons vu des campagnes extrêmement efficaces contre la présence française au Sahel, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Centrafrique.

Peu à peu, des populations entières ont fini par être convaincues que la France soutenait les groupes djihadistes qu’elle combattait pourtant militairement depuis des années. Résultat, nous avons été expulsés de pays avec lesquels nous avions des accords de défense et où nos soldats combattaient réellement le terrorisme. Voilà une opération d’influence réussie.

Regardons ensuite la Nouvelle-Calédonie. Dans un territoire déjà fragilisé par une gestion confuse des accords de Nouméa par Emmanuel Macron, des puissances étrangères ont su souffler sur les braises des divisions locales. L’Azerbaïdjan d’abord, la Russie en arrière-plan.

Un référendum sur l’indépendance dans ce contexte serait un cadeau à Moscou et à Pékin. Mais ce qui compte, c’est la méthode. On n’importe pas une crise, on exploite une crise existante. Même logique à Mayotte. L’ouverture prochaine d’une ambassade russe aux Comores n’est pas un simple détail diplomatique. Moscou soutient la revendication comorienne sur Mayotte, sans remettre en cause directement la souveraineté française.

Cette présence lui offre un nouveau levier pour contester notre influence dans l’océan Indien. Demain, les mêmes logiques pourraient concerner la Guyane ou d’autres territoires fragilisés par le désintérêt de Paris. Ou encore les flux migratoires que Moscou est capable d’instrumentaliser, hier via la Biélorussie et aujourd’hui grâce à son influence en Libye, désormais partagée avec la Turquie, autre puissance qui n’hésite pas à utiliser la pression migratoire comme levier de chantage contre l’Europe.

Et pourtant, au lieu de regarder ces menaces réelles, une partie de nos dirigeants préfère expliquer chaque difficulté politique nationale par l’action occulte du Kremlin. C’est pratique, ça évite de se poser les vraies questions. Pourquoi les Français se détournent-ils des partis traditionnels ? Pourquoi la défiance progresse-t-elle ? Pourquoi les colères s’accumulent-elles ? Pourquoi tant de citoyens ont-ils le sentiment que leur pays décline ? La réponse la plus confortable consiste à dire c’est de la faute des Russes qui manipulent et mettent ces idées dans la tête de nos concitoyens ou les Chinois.

Mais cette explication repose sur une idée profondément méprisante. Elle suppose que les citoyens seraient des êtres extraordinairement manipulables, qu’il suffirait de quelques vidéos sur TikTok, de quelques faux articles ou de quelques comptes anonymes sur les réseaux sociaux pour transformer leur conviction politique. Quelle étrange vision du peuple ! Les Français ne votent pas parce qu’ils ont vu une publication douteuse sur Internet, ils votent en fonction de ce qu’ils vivent.

Ils voient leur pouvoir d’achat, l’état de l’école, les difficultés des hôpitaux publics, ils voient l’insécurité, les tensions liées à l’immigration, ils voient le déclassement industriel de leur pays, la crainte pour l’avenir de nos enfants. C’est à partir de cette expérience concrète qu’ils construisent leurs opinions. Les opérations d’influence peuvent amplifier certaines perceptions, elles peuvent accélérer une dynamique déjà présente, elles peuvent exploiter une colère.

Mais elles ne fabriquent pas cette colère. Faire croire le contraire, c’est finalement nier toute capacité de jugement aux citoyens. Pire encore, l’obsession antirusse finit par produire ses propres effets pervers.

Si une élection déplaît, c’est qu’il y aurait eu manipulation. Si une opinion dérange, c’est qu’elle serait téléguidée par Moscou. Si un journaliste critique le pouvoir, s’il remet en cause la politique menée, s’il refuse le récit officiel, il devient pour certains un relais objectif d’une puissance étrangère.

Cette logique est extrêmement dangereuse, car elle ouvre progressivement la voie à une limitation des libertés publiques au nom de la lutte contre les ingérences. La bonne réponse est ailleurs. Elle consiste d’abord à renforcer les territoires que nos adversaires considèrent comme nos points faibles, nos outre-mer, nos frontières, notre domaine maritime.

Elle consiste ensuite à investir réellement dans ces territoires, à y reconstruire des infrastructures, de l’activité économique, des services publics. Nos compatriotes doivent sentir concrètement ce que signifie appartenir à la République française. Elle consiste aussi à former les citoyens aux nouvelles techniques de manipulation numérique, non pas en les traitant comme des enfants incapables de réfléchir, mais en leur donnant les moyens d’exercer leur esprit critique.

Et n’oublions pas une évidence que certains semblent découvrir uniquement lorsque Moscou est en cause. La Russie n’est pas la seule puissance à chercher à influencer nos opinions. Les Etats-Unis, par exemple, le font depuis des décennies avec une efficacité sans commune mesure.

Enfin, il faut retrouver une politique étrangère digne de la France. Une diplomatie indépendante, fidèle à ses engagements, capable de parler avec tous sans être alignée sur personne. Car une nation forte est toujours plus difficile à déstabiliser qu’une nation divisée.

La meilleure protection contre les ingérences étrangères, ce n’est pas la censure, ni l’infantilisation du peuple, ni la surveillance généralisée. La meilleure protection, c’est une France forte, cohérente, souveraine et un peuple libre, suffisamment instruit et suffisamment lucide pour ne pas se laisser manipuler ni par les propagandes étrangères, ni par les récits alarmistes de ses propres dirigeants.

Natacha Polony

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