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REFORME ELECTORALE / Dr NICOLAS N’GUESSAN LAVRI « NOUS SOMMES EN PLEIN DANS L’AGILITE ET LA DIVERSION »

Dr N’Guessan Lavri Nicolas est consultant international en stratégie et intelligence économique. Dans le débat actuel porté sur le nouvel organe qui va gérer les électons en Côte d’Ivoire, il donne sa position. Et indique la démarche que devraient adopter les partis de l’opposition.

La Côte d’Ivoire est aujourd’hui confrontée au problème de la réforme de la gouvernance électorale. Nous savons tous que le gouvernement a fait un communiqué devant les partis politiques pour les informer des dispositions qu’il décide de prendre. L’opposition, de son côté, a ses propositions. qui peinent à se faire accepter. Comment appréciez-vous tout cela ?

Dr N’Guessan Lavri : Je pense qu’il faut faire une lecture d’un point de vue stratégique. Le pouvoir est une plateforme de concurrence entre les forces politiques. Quand vous accédez au pouvoir, c’est que le peuple vous a investi d’une souveraineté sociale qui vous permet de gérer les affaires du pays au quotidien. Dès lors, vous avez la charge de mener la politique du pays dans tous ses compartiments. L’opposition, quant à elle, a le devoir de faire en sorte d’attirer les éléments qui lui permettront d’accéder au pouvoir, en contrecarrant le Parti au pouvoir.

Mais entre-temps, et c’est ce que Sun Tzu nous dit, la stratégie est la capacité à régler les problèmes en faisant en sorte que la concurrence soit balayée le plus largement possible. Dans la stratégie de Sun Tzu, on écrase la concurrence par des moyens détournés, des astuces et de la ruse, de sorte que le combat n’ait pas lieu faute de combattants. « L’objectif est de contrainte l’ennemie (ici les concurrents) à abandonner la lutte , y compris sans combat » Et c’est ce que le pouvoir utilise en ce moment. Il va utiliser le binôme agilité et diversion.

Donc la Côte d’Ivoire se trouve dans une situation de diversion en ce moment ?

Dr N’Guessan Lavri : Nous sommes dans cette situation d’agilité et de diversion. On peut l’appeler autrement, mais dans le fond c’est que celui qui utilise l’agilité. prépare, anticipe, élabore une stratégie et met les éléments d’appréciation sur le terrain. Et les autres, en l’occurrence l’opposition, va chercher à résoudre ce problème alors que le pouvoir, lui, a déjà anticipé. Pendant qu’ils sont en diversion pour régler le problème (ici la question de l’organe électoral), le pouvoir fait autre chose, il avance. Il avance sur d’autres sujets. Et il anticipe sur les autres sujets. A la fin, il va émettre un autre sujet qui va encore provoquer de la diversion. Et dans cette affaire de la réforme de la structure chargée d’organiser les élections, nous sommes en pleine activité d’agilité et de diversion. Et pendant que l’opposition est absolument préoccupée par la reforme électorale, le parti au pouvoir investit le terrain, consolide sa base, fait la cours à d’autres électeurs. Et quand viendra la dernière ligne droite électorale, ce sera trop tard pour l’opposition ? Elle ne sera pas prête parce qu’on l’a occupée à autre chose. Elle n’aura que deux choix, aller quasiment désarmée aux élections ou boycotter les élections (ce que le parti au pouvoir recherche d’ailleurs, comme l’indique Sun Tsu dans l’Art de la guerre)

Selon vous, l’opposition court derrière une affaire qui est déjà pliée ?

Dr N’Guessan Lavri : Oui, l’opposition est en train de courir derrière une affaire qui est déjà pliée pour le Gouvernement. Le Gouvernement a réfléchi, à déposé quelque chose. Pendant qu’il était en phase de réflexion, l’opposition a eu le nez creux en proposant quelque chose. Mais dès lors que le Gouvernement a mis sur la table son projet, il lui revient d’élaborer tous les textes, de prendre des responsabilités d’exécution. Il va aller jusqu’au bout selon son timing.

Le Gouvernement donc va travailler sans forcément faire un clin d’œil à l’opposition. C’est sa responsabilité. S’il développe en lui-même une option participative, il va dire : « Venez, on va réfléchir sur ce que j’ai proposé ». Mais s’il choisit une voie non participative, il va directement présenter sa copie au peuple. Comme le peuple a une émanation directe à l’Assemblée Nationale, on dira que le peuple va se prononcer à l’Assemblée Nationale. Or, à l’Assemblée Nationale, le parti au pouvoir est majoritaire, donc ça passera. Et toute réflexion à l’Assemblée Nationale est une réflexion du peuple. C’est cela aussi la démocratie non ?

Cela veut dire que toutes les actions qui sont menées en ce moment par l’opposition sont vaines ?

Dr N’Guessan Lavri : Elles ne sont pas vaines. Elles visent à attirer l’attention du Gouvernement, de certains influenceurs. Mais in fine, cela n’aura pas d’issue. Le Gouvernement va déposer un projet de loi, les ministres vont aller dans les commissions de l’Assemblée Nationale pour défendre leurs projets et participer aux débats. Finalement l’Assemblée Nationale va voter en plénière. Et cette loi va être transmise et promulguée par le Président de la République (Chef de l’Exécutif) afin d’entrer en vigueur.et ça va devenir une loi de la République qui s’imposera à tous les citoyens et à toutes les citoyennes de la Côte d’Ivoire. Finalement, le texte de l’opposition n’aura fait que long feu.

On note également des divergences de vue au sein de l’opposition, dans cause qui est déjà entendue, selon vous. Quelle lecture en faites-vous ?

Dr N’Guessan Lavri : L’opposition n’y va pas d’une seule voix ? Ce n’est pas un handicap. C’est de la multiplicité des voix que peut jaillir la lumière. Ce n’est pas un handicap. D’ailleurs, sauf information contraire, nulle part au monde les partis d’opposition ne sont unis (sinon pourquoi avoir créer plusieurs partis). Mais seulement, le temps de réunir la diversité de voix pour faire jaillir la lumière, le Gouvernement sera déjà parti. Il sera passé à autre chose, et c’est cela le drame. L’opposition aura beau jeu de se réunir, de donner l’impression de bouger, alors que c’est justement ce que le pouvoir veut. Que l’opposition s’épuise sur des choses qui ne vont pas aboutir. Nous sommes dans la logique d’agilité et de diversion/paralysie.
je le répète, nous sommes dans un « poker menteur ». En stratégie, on dit que nous sommes dans la dynamique de l’approche indirecte. Le stratège (le Parti au pouvoir) déploie son agilité temporelle et sa manœuvre afin de dicter le rythme, tandis qu’il utilise la diversion (ou ruse) pour créer la désorientation et la fixation chez l’opposition. résultat des courses, eh bien,  à terme, la capacité de réflexion de l’opposition est saturée, ce qui le pousse à des actions figées qui vont la contraindre à immobiliser ses forces à un endroit précis pendant que l’agilité du pouvoir en place lui permet de frapper ailleurs. Vous voyez non ? La dissolution de la CEI par décret constitue une manœuvre d’agilité temporelle de la part de l’exécutif. En s’appropriant une revendication historique de l’opposition (qui critiquait la partialité de l’ancienne CEI), le Gouvernement a opéré une diversion stratégique : il prive l’opposition de son principal levier de contestation.

Mais vous, que préconisez-vous en tant que stratège ?

Dr N’Guessan Lavri : Bon on va essayer . Face à la configuration politique actuelle en Côte d’Ivoire — marquée par la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI), la proposition de réforme tripartite du Gouvernement (organisation, décompte, contrôle), le lobbying de l’opposition et l’hégémonie du parti au pouvoir (RHDP) à l’Assemblée Nationale et au niveau local — la posture d’un stratège doit dépasser le simple rapport de force numérique pour viser la stabilité et la légitimité à long terme.

Je conçois qu’en introduisant un texte conçu par un comité d’experts et en consultant l’opinion dans un second temps, le pouvoir s’expose à un risque de rejet pour déficit d’inclusion, l’opposition dénonçant une absence de co-construction.

Ce que je préconise pour le Gouvernement (Le parti majoritaire). Détenir la majorité parlementaire et locale offre une puissance de feu légale, mais pas nécessairement la paix sociale. La stratégie recommandée est celle de la « Force inclusive » : c’est-à-dire qu’il faut éviter le passage en force mécanique et utiliser la majorité à l’Assemblée Nationale pour voter le texte sans amendement serait une erreur tactique. Cela figerait l’opposition dans une posture de victimisation et de boycott, entachant la crédibilité des futurs scrutins. Il vaut mieux pratiquer l’absorption tactique : (i) Le Gouvernement a intérêt à intégrer des éléments symboliques du texte de l’opposition. En faisant des concessions mineures soient-elles, sur la composition des trois futurs organes, le pouvoir valide sa posture d’ouverture tout en conservant le contrôle de l’architecture globale.(ii) transférer la responsabilité de la confiance : En créant un système sous l’égide de la Société Civile dans sa large composante, le Gouvernement doit sanctuariser l’impartialité technique des citoyens pour priver l’opposition d’arguments de fraude.

 Ce que je préconise pour l’Opposition : Face à un bloc majoritaire, l’opposition ne peut pas gagner un affrontement frontal. Sa stratégie doit être celle de l’asymétrie et de la fixation :La stratégie du pivot (éviter le boycott) : Les boycotts passés ont renforcé l’hégémonie du pouvoir. L’opposition doit utiliser le cadre de concertation initié par le Premier ministre non pas pour bloquer, mais pour mener une guerre d’usure argumentative devant les observateurs internationaux et la société civile. Focaliser sur le contrôle (Le tiers-organe) : Plutôt que de rejeter l’architecture à trois têtes proposée par le Gouvernement, l’opposition doit concentrer tout son lobbying sur le troisième organe (supervision et contrôle). Exiger que la présidence de cet organe de contrôle soit confiée à une figure neutre ou issue de la société civile est un objectif réaliste et difficile à refuser pour le pouvoir. Je propose donc que l’opposition fasse des propositions concrètes non pas sur la base de ses propres textes, mais sur le texte du pouvoir. Si donc ils peuvent ajouter des éléments de leur à celui du pouvoir, ça sera tant mieux. Parce que le gouvernement n’examinera pas, je peux mettre ma main au feu, le texte de l’opposition. Ils ne le feront pas. Donc ce n’est pas la peine de s’exciter, ce n’est pas la peine de perdre son temps à s’occuper de quelque chose qui n’aboutira pas.

Mais il y a une chose qui est fondamentale. On parle de dialogue, on parle de proposer un texte qui fasse abstraction des partis politiques. C’est un paradoxe. En même temps qu’on ne veut pas que la structure soit pilotée par les politiques, ce sont les politiques qui proposent un texte.

C’est vrai que dans la démarche des partis d’opposition, ils ont associé la société civile. Mais l’essence même de cette action, c’est que ce sont les partis politiques qui veulent proposer un texte qui fait abstraction des partis politiques. Cela va être difficile.

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