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DÉGUERPISSEMENTS À ABIDJAN / FERDINAND AHILE : « DEGUERPIR SANS CASER N’EST PAS ADMINISTRER »

Abidjan gronde, Abidjan pleure, Abidjan se transforme sous le coup d’opérations d’envergure de libération des emprises publiques et de déguerpissement des zones à risque. Si l’objectif de modernisation, d’assainissement et de protection des vies humaines face aux drames récurrents des inondations est administrativement compréhensible, la méthode employée interpelle profondément notre conscience collective.

Face au spectacle de ces pelleteuses qui brisent des destins précarisés, la formule philosophique et politique « La République n’est pas une rue publique » résonne avec une force singulière pour interroger le curseur de l’action étatique. Elle met surtout en lumière la faillite d’une vision purement technocratique et néolibérale du développement, qui feint d’ignorer la réalité sociale de notre peuple.

La rue publique est par essence le lieu de la spontanéité, de la force brute, de l’immédiateté et parfois du désordre. Laisser l’action publique s’apparenter à la gestion d’une simple rue, c’est accepter que le rapport de force l’emporte sur la norme. Lorsque les déguerpissements actuels sont qualifiés de sauvages, c’est précisément parce qu’ils donnent le sentiment d’une action d’impulsion, dépourvue de la moindre planification humaine.

L’absence de préavis réels, le déficit de mesures de recasement préalables et l’effondrement en quelques minutes d’économies informelles relèvent de la logique de la force, propre à la rue, et non de la démarche méthodique propre à l’État. En réalité, cette fureur démolisseuse trahit le mépris d’une élite gouvernante pour les classes populaires, une élite prompte à singer les métropoles occidentales sur le dos des plus pauvres sans jamais leur offrir les infrastructures de base indispensables à leur dignité.

À l’inverse, la République, la Res publica, est la chose commune. Elle incarne le règne de la loi, du contrat social, de la justice prévisible et de la protection des plus vulnérables. La République a des devoirs envers ses citoyens, y compris envers ceux qui, par misère ou par ignorance, se sont installés dans l’illégalité des zones non ædificandi.

Dire qu’elle n’est pas une rue publique, c’est rappeler que l’autorité de l’État ne se mesure pas à la puissance de ses bulldozers, mais à sa capacité à planifier le territoire de manière inclusive. C’est ici que l’école de pensée de la gauche panafricaine et sociale, portée par des bâtisseurs comme Ahoua Don-Mello, prend tout son sens historique et critique.

Le génie d’un ingénieur d’État et d’un homme de gauche ne réside pas dans sa capacité à raser des quartiers d’habitation, mais dans son aptitude à concevoir des politiques d’aménagement du territoire, d’urbanisme social et de logements abordables qui intègrent les masses au lieu de les exclure. Chasser les populations sans alternative, c’est faire de l’urbanisme de vitrine, une politique de l’autruche qui déplace la misère d’un quartier à un autre sans jamais régler la crise structurelle du logement.

Déguerpir n’est pas bannir.

Le défi actuel à Abidjan dépasse les simples enjeux techniques ou esthétiques pour toucher au cœur des valeurs politiques et morales de notre nation. L’État a le droit et le devoir de planifier la ville, mais la puissance publique doit s’exprimer à travers un processus juste, car déguerpir sans recaser n’est pas administrer, c’est bannir.

Il est désormais urgent d’opposer à la brutalité de l’instant la sérénité des procédures républicaines et l’audace d’une véritable planification sociale, en privilégiant des enquêtes transparentes, des indemnisations équitables, des sites de recasement viabilisés en amont et un dialogue permanent avec le peuple. Parce que la République n’est pas une rue publique, elle ne peut pas agir par embuscade contre ses propres enfants ; elle se doit d’être le phare du droit, de la justice sociale et de la dignité pour tous les Ivoiriens, et non l’instrument d’une minorité au service d’un capitalisme sans visage.

Fernand Ahilé dit Léo Côte d’Ivoire

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