Le mécanisme de stabilisation des prix du cacao, présenté comme un bouclier pour protéger le revenu des paysans ivoiriens, montre aujourd’hui de graves fissures. Après plusieurs années de prix internationaux exceptionnellement élevés, la moindre baisse révèle un système grippé, incapable d’honorer sa promesse fondamentale : garantir un prix stable et rémunérateur aux producteurs. Où sont passées les réserves sensées amortir les chocs ? La question mérite des réponses claires.
L’une des missions essentielles du Conseil Café-Cacao (CCC) est de garantir un prix d’achat aux paysans pour chaque campagne : Grande campagne : d’octobre à mars. Petite campagne : d’avril à septembre
Une fois fixé par le CCC et validé par le gouvernement, ce prix est censé rester stable, indépendamment des fluctuations du marché international. Le principe est simple et, en théorie, vertueux : lorsque les prix mondiaux sont élevés, une partie des recettes est mise en réserve ; lorsque les prix baissent, ces réserves sont mobilisées pour maintenir le prix garanti aux producteurs.
C’est le mécanisme de compensation inter-cyclique, pilier de la stabilisation.
Dans les faits, l’expérience récente des paysans ivoiriens raconte une autre histoire.
Quand les prix internationaux flambent, le prix payé aux producteurs n’augmente jamais dans les mêmes proportions. On explique alors que l’excédent alimente les réserves destinées aux périodes difficiles. Soit.
Mais lorsque les prix internationaux reculent, le système s’enraye brutalement.
Les exportateurs refusent d’acheter le cacao au prix garanti, préférant protéger leurs marges. Ils ne veulent pas acheter cher en Côte d’Ivoire pour vendre moins cher à l’international.
Le mécanisme de compensation, sensé intervenir précisément à ce moment-là, ne fonctionne pas. Résultat : le cacao reste dans les mains des paysans.
Face à cette situation, le CCC multiplie les communiqués pour rappeler l’interdiction d’acheter en dessous du prix garanti. Mais sur le terrain, ces avertissements restent sans effet.
Le paysan, lui, fait face à un dilemme cruel : regarder son cacao pourrir sur les arbres, ou le brader à vil prix pour survivre.
Car il doit nourrir sa famille, scolariser ses enfants, se soigner. La survie quotidienne ne se négocie pas avec des textes administratifs.
La question centrale : où sont passées les réserves ?
Au-delà des communiqués stériles, une question fondamentale s’impose à la nation ivoirienne : où sont les réserves censées stabiliser le prix du cacao ?
Nous sortons de près de quatre années de hausse exceptionnelle des cours internationaux, à des niveaux jamais atteints auparavant. Logiquement, ces années auraient dû permettre de constituer des réserves solides, capables d’absorber une baisse conjoncturelle.
Pourtant, dès la première vraie correction des prix internationaux, le système s’effondre. Cette réalité alimente un soupçon légitime : ces réserves n’existent pas, ou plus. La baisse récente des prix mondiaux constituait un test grandeur nature du fameux mécanisme de compensation. Le verdict est sans appel : le système a échoué.
S’il avait fonctionné, les paysans n’auraient pas été contraints de vendre en dessous du prix garanti. S’il avait fonctionné, les exportateurs auraient été compensés. S’il avait fonctionné, la stabilité promise aurait été au rendez-vous.
Les producteurs ivoiriens ne demandent pas la charité. Ils demandent le respect d’un engagement officiel pris par l’État à travers le CCC.
Nous attendons donc des explications claires, publiques et documentées du Conseil Café-Cacao et du gouvernement : sur l’existence réelle des réserves, sur leur gestion, et sur les raisons de l’échec du mécanisme de stabilisation.
La crédibilité de toute la politique cacaoyère ivoirienne est en jeu.
Apollos Dan Thé,
Vice-président du Front Populaire Ivoirien,
Expert en analyse de données, actuaire.



