La région de Bangolo a connu, comme les autres à l’entour, les affres des guerres. Et Mahé Germaine y a tout perdu. Dans une lutte pour conjurer le mauvais sort, elle a créé une grande association des veuves de Bangolo.
La soixantaine passée, Mme Mahé Germaine est la présidente de l’Association des Veuves de Bangolo (AVB). Elle a du mal à parler de ce qu’elle a vécu depuis 2003, dans les longues crises successives qui ont secoué la Côte d’Ivoire. « Si je veux tout expliquer, nous ne partirons pas d’ici ». Réprimant des larmes traitresses qui se mettent à couler dès qu’elle aborde ce sujet, elle s’ouvre à nous, plus pour faire entendre sa voix et toucher des cœurs bienveillants, que pour exprimer une quelconque révolte. « Quand les violences ont commencé en 2003, les rebelles ont violé ma mère. J’ai donc fui à Duékoué avec ma famille. Et à Nahibli où nous avions trouvé refuge, mon deuxième fils et mon mari ont été tués, dans la crise de 2011 ».
Pour se battre contre le mauvais sort qui s’est abattu sur les femmes de la région, Mahé Germaine a entrepris de les regrouper dans une association. « Notre association regroupe 2506 membres dans presque tous les villages du département de Bangolo. C’est le cousin de mon défunt mari qui y a pensé. Il m’a proposé de réunir les veuves. Il nous a ensuite exhorté à nous regrouper dans une grande association à travers les villages. J’ai donc parcouru les villages pour amener chacune d’entre elles à entrer dans la nouvelle association et créer un champ afin que nous soyons en activité. Cela permet d’oublier un tant soit peu notre situation. D’ailleurs, il n’y a personne pour nous aider et ce ne sont pas les lamentations qui y changeraient quelque chose », explique-t-elle.
A travers les villages, de nombreuses plantations sont donc créées. Manioc, maïs, aubergines, gombo, tout se met à pousser de terre grâce au courage et aux mains ingénieuses des veuves. Cependant, l’écoulement des produits reste un défi presqu’insurmontable. « Nous n’avons aucune aide pour écouler nos produits. Il nous est impossible de les envoyer dans les marchés des grandes villes comme Abidjan. Nous les vendons donc dans les marchés des villages et des petites sous-préfectures ainsi que dans les villes comme Duékoué, Bangolo, et Guiglo. Nous vendons pour l’association. Nous retenons, pour nous-mêmes, une partie de la vente ».
Lorsque Mahé Germaine parle de son association, une lueur de fierté brille dans son regard. C’est le fruit de sa persévérance et de sa forte volonté de faire bouger les choses. Mais elle avoue avoir, comme toutes ses consœurs, besoin d’aide. « J’ai moi-même trois enfants qui ont obtenu le baccalauréat. Mais faute de moyens, deux parmi eux ont arrêté les études parce que je ne peux pas les pousser plus loin », soupire-t-elle. Et, jetant un regard autour d’elle, elle montre toutes ces malheureuses qui ont décidé de la suivre dans son aventure, lui confiant ainsi leur destinée. Elles ont marqué de leur présence, un meeting organisé dans le cadre de la campagne de la Présidentielle 2025.
Présente donc à Duékoué le samedi 18 octobre 2025 avec des centaines de membres de son association, elle avoue qu’elle ne dédaigne aucun candidat. Elle leur parle tous. Dans l’espoir qu’un d’entre eux décide de faire quelque chose pour elles. Les veuves de Bangolo veulent vivre.
Paul D. Tayoro



